En publiant son dernier rapport sur la situation économique de la République démocratique du Congo, la Banque mondiale met sur la table une réalité que beaucoup soupçonnaient déjà, mais que peu de chiffres avaient jusque-là permis de mesurer avec autant de clarté : en dix ans, les entreprises publiques congolaises auraient généré près de 5,3 milliards de dollars de pertes. Un chiffre vertigineux. Un chiffre qui interpelle. Un chiffre surtout qui renvoie à une question fondamentale : comment un pays aussi riche en ressources naturelles peut-il continuer à voir ses principaux outils économiques devenir des centres de vulnérabilité plutôt que des leviers de croissance ?
Dans toute économie moderne, les entreprises publiques sont censées remplir une double mission : garantir des services essentiels à la population tout en soutenant la stratégie économique nationale. Dans le cas congolais, cette responsabilité est encore plus cruciale. Parce qu’en RDC, les secteurs contrôlés par l’État mines, énergie, eau, infrastructures constituent la colonne vertébrale même de l’économie nationale.
Pourtant, selon les constats relayés par la RFI, les résultats sont loin des ambitions affichées. Les entreprises publiques ne sont plus seulement confrontées à des difficultés structurelles ; elles sont devenues, dans certains cas, un véritable facteur de fragilité macroéconomique.
Le diagnostic posé est sévère. Dans le secteur minier, pourtant considéré comme le moteur principal de la croissance congolaise, plusieurs sociétés détenues par l’État peinent à transformer l’immense richesse géologique du pays en performance financière durable. Alors que la RDC domine la production mondiale de cobalt et s’impose progressivement dans les minerais stratégiques liés à la transition énergétique, une partie de ses entreprises minières publiques semble rester prisonnière de modèles de gouvernance hérités d’une autre époque.
Faible rentabilité, gouvernance opaque, lourdeurs administratives, déficit d’investissement, endettement chronique, absence de stratégie industrielle cohérente : autant de maux qui affaiblissent la compétitivité de structures pourtant assises sur des actifs considérables. Le paradoxe est frappant : dans un contexte mondial où les minerais critiques attirent les capitaux et redessinent les rapports de force géopolitiques, certaines entreprises publiques congolaises semblent incapables de tirer pleinement profit de cette fenêtre historique.
Mais l’inquiétude ne s’arrête pas au secteur minier.
La situation de la SNEL dans l’électricité et de la REGIDESO dans la distribution d’eau révèle une crise plus profonde : celle des services publics de base. Dans un pays où l’accès à l’énergie reste encore limité pour une grande partie de la population et où l’approvisionnement en eau demeure un défi quotidien dans plusieurs centres urbains, les contre-performances de ces deux institutions dépassent le simple cadre financier. Elles affectent directement la productivité nationale, l’attractivité des investissements et la qualité de vie de millions de citoyens.
Comment attirer des industriels sans énergie fiable ? Comment développer des zones économiques sans infrastructures hydrauliques performantes ? Comment parler de transformation locale des minerais sans réseau électrique stable ?
C’est là que se situe le véritable enjeu.
Les pertes cumulées de 5,3 milliards de dollars ne représentent pas seulement un déficit comptable. Elles incarnent des écoles non construites, des hôpitaux non équipés, des routes non asphaltées, des barrages non modernisés, des opportunités d’emplois non créées. Elles représentent aussi un coût invisible mais immense pour la compétitivité du pays.
La RDC entre pourtant dans une période stratégique. La demande mondiale en cuivre, cobalt, lithium et autres minerais critiques n’a jamais été aussi forte. Les investisseurs regardent vers Kinshasa. Les grandes puissances économiques cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. Le pays dispose donc d’un levier historique pour renforcer sa souveraineté économique.
Mais cette opportunité pourrait être compromise si les instruments publics censés accompagner cette dynamique continuent à accumuler les contre-performances.
La réforme des entreprises publiques n’est donc plus une option politique ; elle devient une urgence économique nationale.
Cela implique plusieurs ruptures : professionnalisation des conseils d’administration, transparence dans la gestion, audits indépendants, digitalisation des processus, limitation des interférences politiques, culture de performance et mécanismes de redevabilité. Cela suppose aussi une redéfinition du rôle de l’État : non plus comme gestionnaire passif d’actifs, mais comme stratège capable de créer de la valeur.
L’histoire économique mondiale montre que les entreprises publiques peuvent devenir de puissants moteurs de développement lorsqu’elles sont bien gouvernées. Plusieurs pays émergents l’ont démontré dans l’énergie, les mines ou les infrastructures. La RDC possède les ressources, les marchés et les partenaires potentiels. Ce qui manque encore, dans bien des cas, c’est la gouvernance.
Le rapport de la Banque mondiale agit ici comme un signal d’alarme. La vraie question désormais n’est plus de savoir si les entreprises publiques congolaises sont en difficulté. Les chiffres répondent déjà à cette interrogation.
La vraie question est de savoir si la RDC transformera cet avertissement en point de bascule… ou en occasion manquée.
Rédaction


