dimanche, mai 17, 2026

Ormuz 2026 : quand la géopolitique fissure le mythe du pétrodollar

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Le 28 février 2026 pourrait bien rester comme une date charnière dans l’histoire énergétique mondiale. L’attaque menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, suivie de la fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran, a déclenché bien plus qu’un choc pétrolier. Elle a mis à nu un système entier : celui du pétrodollar, pilier discret mais central de l’ordre économique mondial depuis un demi-siècle.
Le baril de Brent à 126 dollars un pic inédit depuis quatre ans n’est que la partie visible de cette crise. L’essentiel se joue ailleurs : dans les arbitrages silencieux des États, dans les monnaies utilisées pour commercer, et dans la manière dont les alliances historiques résistent ou non à l’épreuve du réel.

Le Japon face à une équation de survie

Le cas du Japon résume à lui seul la brutalité de la situation. Avec 93 % de son pétrole transitant par Ormuz, l’archipel n’avait tout simplement pas le luxe de choisir entre principes diplomatiques et sécurité énergétique. Il devait choisir entre continuité économique et rupture brutale.En refusant de signer la déclaration américaine soutenant une intervention militaire pour rouvrir le détroit, Tokyo n’a pas tourné le dos à Washington. Il a fait un calcul. Un calcul froid, presque mécanique : celui de la dépendance.
Dans ce contexte, négocier directement avec Téhéran y compris en acceptant des transactions en yuan n’est pas une révolution idéologique. C’est une adaptation. Une manière de maintenir les flux vitaux dans un environnement devenu imprévisible.

L’Iran, du paria au régulateur

La réponse iranienne est, elle aussi, révélatrice d’un basculement plus profond. En transformant le détroit d’Ormuz en péage sélectif, Téhéran ne se contente pas de bloquer un chokepoint stratégique. Il redéfinit les règles du jeu.
Les navires passent ou non en fonction de leur alignement politique et monétaire. Le message est clair : le dollar n’est plus la seule clé d’accès au commerce énergétique mondial. Le yuan, porté par la montée en puissance de la Chine, devient une alternative crédible dans certaines conditions.
Ce glissement est encore partiel, limité, opportuniste. Mais il est réel. Et surtout, il se produit dans un moment de crise, là où les structures profondes se révèlent le plus clairement.

Le pétrodollar : une érosion lente, mais continue

Depuis les accords des années 1970, le pétrole et le dollar forment un couple indissociable. Les États-Unis garantissent la sécurité des routes énergétiques ; en retour, les transactions pétrolières s’effectuent en dollars, consolidant leur domination financière.Mais ce modèle repose sur une condition implicite : la fiabilité stratégique de Washington.
Or, depuis plusieurs années, cette fiabilité est questionnée. Le gel des réserves russes en 2022, les politiques tarifaires agressives, et désormais cette crise déclenchée au Moyen-Orient participent d’un même mouvement : celui d’une instrumentalisation croissante du système économique à des fins géopolitiques.Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La part du dollar dans les réserves mondiales est passée de 72 % en 2001 à environ 57 % en 2025. Le yuan reste minoritaire, mais sa progression dans les échanges commerciaux, notamment énergétiques, est significative.
Ce n’est pas un effondrement. C’est une érosion. Mais une érosion constante.

Le paradoxe américain

Ce que révèle la crise d’Ormuz, c’est aussi un paradoxe stratégique majeur pour les États-Unis. En cherchant à affirmer leur puissance par la force militaire ou les sanctions économiques ils contribuent, parfois, à fragiliser les fondements mêmes de cette puissance.La politique commerciale menée contre le Japon en est un exemple frappant. En imposant des tarifs élevés à un allié clé, Washington a affaibli une relation déjà mise sous tension par les enjeux énergétiques. Résultat : face à une crise existentielle, Tokyo a choisi de diversifier ses options, y compris hors du cadre américain.
Ce n’est pas une rupture d’alliance. Mais c’est un signal.

Une recomposition sans rupture brutale

Faut-il pour autant parler de fin du pétrodollar ? Non. Le dollar reste dominant, tant dans les réserves que dans les infrastructures financières globales. Les alternatives, qu’il s’agisse du yuan ou d’autres monnaies, restent encore limitées par des contraintes structurelles.La crise d’Ormuz montre que, dans certaines nations extrêmes, des États alliés des États-Unis peuvent contourner le système dollar pour assurer leur survie économique. Ce simple fait constitue une rupture symbolique majeure.

L’après-Ormuz : un monde plus fragmenté

Même si le détroit rouvre rapidement, le précédent restera. Le Japon a démontré qu’il pouvait négocier directement avec un adversaire des États-Unis. L’Iran a montré qu’il pouvait monétiser un chokepoint stratégique. La Chine a consolidé sa position comme acteur incontournable des flux énergétiques.
Le monde ne bascule pas du jour au lendemain. Mais il se fragmente.
Et dans ce monde fragmenté, les règles deviennent plus souples, plus contestées, plus politiques.
Le pétrodollar n’est pas mort en mars 2026. Mais il a perdu ce qui faisait sa force principale : l’évidence.
Désormais, il n’est plus une évidence. Il est une option parmi d’autres.

Rédaction

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