Dans l’univers souvent discret mais crucial du secteur bancaire, certaines crises se développent dans le silence avant d’éclater au grand jour. Celle qui secoue aujourd’hui Afriland First Bank RDC semble désormais avoir franchi ce seuil critique. Entre pertes financières abyssales, conflits d’actionnaires et intervention des autorités monétaires, la banque se retrouve au cœur d’un dossier qui pourrait devenir l’une des crises bancaires les plus sensibles de ces dernières années en République démocratique du Congo.
Placée sous administration provisoire depuis juin 2022 par la Banque Centrale du Congo, l’institution bancaire n’a, depuis, cessé de s’enfoncer dans une spirale financière préoccupante. Les derniers chiffres disponibles, arrêtés à fin décembre 2025, dressent un tableau particulièrement sombre : produit net bancaire négatif, pertes cumulées dépassant les cinquante millions de dollars et fonds propres profondément dégradés.
Des comptes dans le rouge profond
Les indicateurs financiers traduisent une détérioration structurelle du modèle économique de la banque. Avec un produit net bancaire négatif de 4,68 millions de dollars et des pertes annuelles atteignant 50,4 millions de dollars, l’établissement voit son capital s’éroder dangereusement.
Plus inquiétant encore : les fonds propres sont désormais négatifs, à hauteur de près de 116,9 millions de dollars. Dans l’univers bancaire, un tel niveau signifie que l’institution ne dispose plus de la base financière nécessaire pour absorber les risques liés à ses activités.
Mais le véritable nœud de la crise réside dans la qualité du portefeuille de crédits. Sur environ 175 millions de dollars de prêts accordés, seulement 21,6 % sont considérés comme sains. Autrement dit, près de quatre cinquièmes des crédits sont fragilisés ou en défaut, obligeant la banque à constituer plus de 131 millions de dollars de provisions.
Ce niveau de créances douteuses constitue l’un des plus élevés observés dans le système bancaire congolais ces dernières années.
Une banque fragilisée par la perte de confiance
Au-delà des chiffres, la crise d’Afriland First Bank RDC est aussi une crise de confiance.
La perte de contrats stratégiques, notamment ceux liés au paiement de certains agents publics, a porté un coup sévère à la liquidité et à la stabilité de la banque. Dans un marché où les flux liés à la paie des fonctionnaires représentent une source importante de dépôts et de transactions, cette rupture a accéléré la fragilisation de l’établissement.
À cela s’ajoute l’exigence réglementaire imposée par les autorités congolaises : le capital minimum des banques opérant dans le pays a été relevé à 50 millions de dollars. Une norme qui vise à renforcer la solidité du secteur, mais qui, dans le cas d’Afriland, accentue considérablement l’urgence d’une recapitalisation.
Or, à ce stade, aucune solution durable ne semble encore avoir émergé.
Un conflit d’actionnaires aux dimensions internationales
La crise financière s’accompagne d’un bras de fer juridique qui dépasse largement les frontières congolaises.
Le groupe camerounais Afriland First Group, actionnaire majoritaire historique de la banque, affirme avoir été écarté illégalement de la gestion de sa filiale congolaise. Derrière ce groupe se trouve l’homme d’affaires camerounais Paul K. Fokam, figure bien connue de la finance africaine.
Selon AFG, la mise sous administration provisoire décidée par la Banque Centrale du Congo constituerait une forme d’expropriation. Le groupe a donc engagé une procédure d’arbitrage international devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), institution rattachée à la Banque mondiale.
Cette bataille judiciaire pourrait durer plusieurs années et compliquer davantage toute tentative de restructuration de la banque.
Un test pour la stabilité du système bancaire congolais
Pour les autorités monétaires, l’enjeu dépasse désormais le sort d’un seul établissement.
La Banque Centrale du Congo doit trouver un équilibre délicat : protéger les déposants, préserver la stabilité du système bancaire et éviter qu’une faillite incontrôlée ne provoque un effet de contagion dans le secteur financier.
Dans un pays où la bancarisation reste encore limitée, chaque crise bancaire risque d’éroder davantage la confiance du public envers les institutions financières.
Plusieurs scénarios sont aujourd’hui évoqués dans les milieux financiers : une recapitalisation par de nouveaux investisseurs, une restructuration profonde de la banque ou, dans le pire des cas, une liquidation progressive.
Une fin ouverte
Le destin d’Afriland First Bank RDC reste donc suspendu à plusieurs inconnues : l’issue du conflit juridique, la capacité à attirer de nouveaux capitaux et la stratégie que décideront d’adopter les autorités monétaires.
Mais une chose est déjà certaine : l’affaire Afriland est devenue un révélateur des fragilités structurelles du secteur bancaire dans plusieurs économies africaines, où la gouvernance, la gestion du risque et la régulation restent des défis majeurs.
Dans les mois à venir, la question ne sera plus seulement de savoir si Afriland peut survivre, mais à quel prix pour ses actionnaires, ses clients et pour la crédibilité du système financier congolais lui-même.
Rédaction


