À Kinshasa, la décision prise le 19 février 2026 par la Banque centrale du Congo marque bien plus qu’un simple ajustement technique de politique monétaire. En relançant la constitution de réserves d’or, près d’un demi-siècle après leur abandon, la République démocratique du Congo fait un choix éminemment politique : celui de reprendre la main sur une richesse nationale longtemps dissipée dans des circuits opaques.
L’accord signé avec DRC Gold Trading SA, sous l’impulsion du ministère du Portefeuille dirigé par Julie Shiku, s’inscrit dans une tendance mondiale où les banques centrales redécouvrent les vertus de l’or. Face à l’instabilité géopolitique, aux tensions monétaires et à l’érosion de certaines devises, le métal jaune redevient une valeur refuge stratégique. Mais dans le cas congolais, l’enjeu dépasse la simple diversification des réserves.
Une souveraineté monétaire à reconstruire
Le gouverneur André Wameso et le directeur général Joseph Kazibaziba ont entériné un dispositif qui ambitionne de transformer un paradoxe structurel : celui d’un pays riche en or mais pauvre en réserves.
Car la RDC produit de l’or beaucoup d’or mais en capte peu. Une large part échappe encore aux circuits officiels, alimentant des réseaux informels, voire illicites. En plaçant DRC Gold Trading SA au cœur du dispositif, l’État tente de bâtir une chaîne de valeur maîtrisée : collecte, certification, puis rachat par la banque centrale.
Ce schéma est classique dans son principe, mais ambitieux dans son application. Il suppose une capacité administrative et logistique que peu d’États parviennent réellement à déployer dans le secteur artisanal.
Le défi du secteur artisanal : entre opportunité et angle mort
L’or visé provient majoritairement de l’exploitation artisanale. Or, c’est précisément là que se niche la difficulté. Fragmentée, difficile à contrôler, souvent liée à des économies de survie, cette production échappe en grande partie à l’État.
La promesse de traçabilité est donc au cœur du projet. Mais elle soulève une question cruciale : peut-on formaliser un secteur sans le fragiliser ?
Si les incitations sont mal calibrées prix d’achat insuffisants, lourdeurs administratives, contrôles excessifs les creuseurs continueront de privilégier les circuits parallèles, souvent plus rapides et plus rémunérateurs. À l’inverse, une politique incitative, combinée à une logistique efficace, pourrait progressivement inverser les flux.
Une bataille fiscale autant que monétaire
Au-delà des réserves, c’est une bataille pour les recettes publiques qui se joue. Chaque gramme d’or qui échappe au circuit officiel est une perte fiscale. À l’échelle d’un pays comme la RDC, cela représente des montants considérables.
En structurant la filière, l’État espère élargir l’assiette fiscale, améliorer la transparence et renforcer le contrôle des flux. Ce triptyque traçabilité, formalisation, fiscalisation est devenu un standard dans les politiques extractives contemporaines. Mais sa réussite dépend d’un facteur déterminant : la crédibilité des institutions.
Un test grandeur nature pour l’État congolais
Cette initiative est, en réalité, un test. Un test de coordination entre administrations, un test de gouvernance, un test de capacité à imposer des règles dans un secteur historiquement marqué par l’informel.
Transformer une ressource naturelle en actif stratégique détenu par l’État est une ambition forte. Mais elle implique une discipline de mise en œuvre : contrôle des volumes, certification fiable, lutte contre la fraude, et transparence dans la gestion des réserves.
Sans cela, le risque est double : voir le dispositif contourné ou pire, capturé.
L’or comme symbole et comme levier
En relançant ses réserves d’or, la RDC ne fait pas que sécuriser une partie de son avenir financier. Elle envoie un signal : celui d’un État qui cherche à reprendre le contrôle de ses richesses.
Reste à savoir si ce signal sera suivi d’effets. Car dans l’économie politique des ressources naturelles, les annonces comptent moins que leur exécution.
L’or congolais a longtemps enrichi d’autres circuits. La question est désormais simple, presque brutale : pourra-t-il enfin servir durablement l’État congolais lui-même ?
Rédaction


