Par-delà les pistes fissurées et les halls délabrés, une question hante les voyageurs congolais : où est passé l’argent du Go-Pass ?
Depuis quinze ans, chaque passager quittant ou entrant en République démocratique du Congo paie une taxe censée moderniser les aéroports : 50 dollars pour un vol international, 10 dollars pour un vol domestique. Une somme modeste à l’échelle individuelle, mais colossale à l’échelle nationale. Additionnée année après année, elle représente plus de 360 millions de dollars. Un budget qui, dans n’importe quel pays, aurait permis de transformer profondément un réseau aéroportuaire. En RDC, il a surtout nourri la frustration, la suspicion et un profond sentiment de dépossession.
Car la réalité est brutale : les aéroports congolais ne ressemblent pas à des infrastructures ayant absorbé l’équivalent de centaines de millions de dollars d’investissements.
Une taxe née de la peur, devenue rente
Le Go-Pass a été créé dans un contexte de tragédies aériennes et d’urgences sécuritaires. On promettait alors aux Congolais un ciel plus sûr, des pistes rénovées, des équipements modernes, une aviation enfin digne d’un pays-continent.
Quinze ans plus tard, l’argument sécuritaire est toujours brandi, mais les résultats visibles sont maigres. Les terminaux restent saturés, l’accueil des passagers est souvent indigne, les aéroports de l’intérieur du pays ressemblent davantage à des terrains d’atterrissage improvisés qu’à de véritables plateformes aériennes. Même N’Djili, vitrine internationale du pays, peine à convaincre.
Où sont donc passés ces centaines de millions ?
Le trou noir de la gestion
Le scandale du Go-Pass n’est pas seulement une question d’argent manquant. C’est d’abord une faillite de gouvernance.
La collecte s’est longtemps faite dans un système non bancarisé, fondé sur des coupons et des circuits opaques. Autrement dit : l’environnement idéal pour diluer la responsabilité, maquiller les chiffres et faire disparaître les traces. Dans n’importe quel pays sérieux, une taxe de cette ampleur serait intégrée à un circuit bancaire, auditée, publiée, scrutée. En RDC, elle est restée longtemps enfermée dans un labyrinthe administratif que même les organes de contrôle peinent à cartographier.
La Cour des comptes a tiré la sonnette d’alarme. Le Parlement a posé des questions. Mais la Régie des Voies Aériennes (RVA) continue de répondre par des généralités : « équipements invisibles », « dépenses techniques », « investissements de sécurité ». Peut-être. Mais l’invisible ne peut pas être un alibi permanent pour l’absence de preuves.
Quand 360 millions ne laissent aucune trace
Faisons un exercice simple.
Avec 360 millions de dollars, la RDC aurait pu :
• réhabiliter complètement plusieurs pistes provinciales,
• construire de nouveaux terminaux régionaux,
• équiper les aéroports en systèmes modernes de navigation et de sécurité,
• former du personnel,
• rendre le pays plus attractif pour les compagnies internationales.
Au lieu de cela, le voyageur continue de payer, mais ne voit rien changer. Pire : certaines compagnies évitent la RDC, les primes d’assurance restent élevées, et la réputation aéronautique du pays demeure fragile.
Le Go-Pass est devenu ce que les Congolais connaissent trop bien : une rente. Une source de revenus stable, facile à prélever, difficile à contrôler, et politiquement commode parce qu’elle touche des voyageurs dispersés et souvent silencieux.
Le vrai scandale : l’impunité
Le plus choquant n’est pas seulement l’opacité passée. C’est l’absence de reddition de comptes aujourd’hui. Personne n’a encore produit un tableau clair, année par année, montrant :
• combien a été collecté,
• combien a été dépensé,
• pour quels projets,
• avec quels marchés,
• et quels résultats mesurables.
Sans ces chiffres, toute justification est un acte de foi. Et un État ne se gouverne pas à la foi, mais à la preuve.
Une taxe sans contrat moral
Le Go-Pass repose sur un contrat implicite : je paie, tu améliores.
Or, ce contrat est rompu. Les Congolais paient, mais l’État n’honore pas sa part.
Voilà pourquoi la colère monte, pourquoi la diaspora exige la suppression de la taxe, pourquoi les voyageurs parlent de racket plus que de contribution.
Supprimer le Go-Pass ? Peut-être.
Mais le vrai combat n’est pas là.
Le vrai combat est d’imposer la transparence totale :
• audit indépendant,
• publication des comptes,
• traçabilité bancaire,
• responsabilités individuelles.
Car sans cela, supprimer le Go-Pass ne fera que déplacer le problème.
Et le pays continuera de perdre ce qu’il perd depuis trop longtemps : son argent, sa crédibilité, et sa dignité.
Rédaction


