La bataille qui se joue autour de Chemaf n’est pas un simple épisode de plus dans la longue histoire des transactions minières en République démocratique du Congo. Elle est un révélateur. Un révélateur de la maturité stratégique de l’État congolais, de la crédibilité de ses ambitions industrielles et de sa capacité à reprendre la main dans la chaîne de valeur mondiale du cuivre et du cobalt.
À travers l’affrontement feutré entre Buenassa et la Gécamines, deux visions de l’avenir minier du pays s’opposent : l’une tournée vers la transformation locale et l’industrialisation, l’autre davantage orientée vers la captation de rentes et la revente d’actifs dans un contexte géopolitique tendu.
Chemaf, un actif plus stratégique que jamais
Chemaf n’est pas une mine comme les autres. Elle détient des permis dans le Katanga, au cœur du triangle mondial du cuivre et du cobalt, au moment même où ces métaux deviennent des ressources de sécurité nationale pour les grandes puissances. Véhicules électriques, stockage d’énergie, industrie de défense, transition énergétique : le monde entier dépend de ces minerais et donc du Congo.
Dans ce contexte, céder ou contrôler Chemaf ne revient pas simplement à gérer un actif minier, mais à choisir la place que la RDC occupera dans l’économie mondiale du XXIe siècle.
Buenassa : le pari de la valeur ajoutée congolaise
Le projet de Buenassa est radicalement différent de ce que le Congo a connu durant des décennies. Son ambition n’est pas seulement d’extraire, mais de raffiner, transformer et exporter des produits à plus forte valeur ajoutée. En liant l’acquisition de Chemaf à son projet de raffinerie, Buenassa propose une rupture avec le modèle extractif hérité de la colonisation : le minerai brut qui quitte le pays, la valeur qui se crée ailleurs.
Si cette stratégie réussit, elle peut :
• sécuriser les recettes fiscales,
• créer des emplois industriels qualifiés,
• renforcer la balance commerciale,
• donner au Congo un levier politique dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Autrement dit, Chemaf serait le chaînon manquant entre le sous-sol congolais et son avenir industriel.
Gécamines : un rôle à redéfinir
La Gécamines, pilier historique du secteur, reste un acteur incontournable. Mais son approche acquérir Chemaf pour la revendre, tout en conservant une participation minoritaire et en commercialisant la production via Gécamines Trading ressemble davantage à une logique d’intermédiation qu’à une stratégie industrielle.
Cette vision est cohérente avec les accords géopolitiques conclus avec les États-Unis, mais elle comporte un risque : celui de reproduire un modèle où le Congo fournit la matière première, pendant que la valeur industrielle est captée ailleurs.
Or la souveraineté minière ne se mesure pas uniquement au contrôle des permis, mais au contrôle de la transformation et des débouchés.
Un arbitrage historique pour l’État congolais
L’État congolais est à la fois arbitre et acteur : actionnaire de la Gécamines, de Buenassa et indirectement de Chemaf. Cette position lui confère une responsabilité immense. Il ne s’agit pas de choisir un camp contre l’autre, mais de construire une architecture qui maximise l’intérêt national.
Un consortium associant Gécamines, Buenassa et des partenaires internationaux notamment américains pourrait offrir une voie médiane intelligente :
• la Gécamines sécurise l’ancrage souverain,
• Buenassa apporte la vision industrielle,
• les partenaires étrangers garantissent financement, technologie et accès aux marchés.
Le Congo à la croisée des chemins
Le dossier Chemaf est un test grandeur nature. Soit la RDC confirme qu’elle est prête à entrer dans l’ère de la transformation locale et de l’industrialisation minière. Soit elle reste enfermée dans un modèle de sous-traitance mondiale, rentable à court terme, mais appauvrissant à long terme.
Dans un monde où les minerais critiques deviennent des instruments de puissance, le Congo ne peut plus se contenter d’être un gisement. Il doit devenir un acteur.
Chemaf, aujourd’hui, est bien plus qu’une mine : c’est un choix de civilisation économique.
Rédaction


