La fin du bras de fer entre le Ghana et la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) clôt un épisode sensible de la restructuration de la dette ghanéenne. Mais derrière l’annonce consensuelle d’un règlement « à l’amiable », se joue désormais une séquence bien plus décisive pour l’institution panafricaine : celle de sa crédibilité financière internationale.
L’accord porte sur un prêt de 750 millions de dollars, contracté avant le défaut souverain d’Accra en 2022. Il met fin à un contentieux emblématique, né au cœur du programme d’assistance du Ghana avec le Fonds monétaire international (FMI), et observé de près par les marchés, les créanciers et surtout les agences de notation.
Un accord discret, des questions persistantes
Basée au Caire, Afreximbank s’est contentée d’évoquer une résolution « satisfaisante pour les deux parties », sans divulguer les modalités financières précises de l’arrangement. Aucun détail n’a filtré sur une éventuelle décote, un rééchelonnement ou une reconnaissance comptable de pertes.
Cette opacité volontaire alimente les interrogations. Pour les analystes, la question centrale n’est pas tant la fin du différend que son impact réel sur le bilan de la banque. Les agences de notation occidentales devront déterminer si l’institution a réussi à préserver l’intégrité de ses actifs ou si la sortie de crise s’est accompagnée de concessions financières implicites.
Selon Bloomberg, citant des sources proches du dossier, Afreximbank aurait accepté d’enregistrer des pertes sur le prêt concerné. Une information qui, si elle se confirmait, conforterait l’approche prudente voire sceptique adoptée ces derniers mois par les agences occidentales.
Le cœur du conflit : le statut de créancier privilégié
Le différend trouve son origine dans le défaut de paiement du Ghana en 2022. Dans le cadre de sa restructuration de dette, Accra avait tenté d’inclure la créance d’Afreximbank, une option immédiatement rejetée par la banque.
L’institution panafricaine revendique en effet un statut de créancier privilégié, assimilable à celui des banques multilatérales de développement. Un statut reconnu dans la pratique, mais reposant davantage sur une doctrine informelle que sur un cadre juridique universellement contraignant.
Pour les défenseurs de cette position, accepter une décote aurait ouvert une brèche dangereuse. « Céder aurait affaibli le modèle économique d’Afreximbank et créé un précédent risqué, à l’heure où plusieurs États africains sont engagés dans des restructurations de dette », analyse un spécialiste des finances souveraines africaines.
Mais cette lecture n’est pas partagée par tous.
Les agences occidentales sur la défensive
Du côté des agences de notation occidentales, l’épisode ghanéen a été interprété comme la confirmation d’une forte exposition aux risques souverains africains. En juin, Fitch a abaissé la note d’Afreximbank à BBB-, rapidement suivie par Moody’s.
Pour ces agences, la question dépasse le seul cas du Ghana. Elle concerne la nature même du risque porté par Afreximbank, dont une part significative des actifs est liée à des États africains soumis à des tensions budgétaires chroniques.
« Le problème n’est pas idéologique », souligne un analyste basé à Londres. « Il s’agit d’évaluer si la banque peut réellement se soustraire aux restructurations souveraines lorsqu’elles se multiplient. »
L’accord avec Accra devient ainsi un test de vérité. Les agences scruteront de près la manière dont la résolution a été traitée comptablement et ce qu’elle révèle de la capacité d’Afreximbank à faire respecter son statut dans des situations de crise.
L’Asie, un contrepoint stratégique
Ce regard critique contraste fortement avec la perception observée en Asie. Malgré les tensions avec les agences occidentales, Afreximbank a réussi plusieurs levées de fonds majeures sur les marchés asiatiques.
La banque a notamment émis sa première obligation « panda » en Chine pour 2,2 milliards de renminbis, puis une obligation « samouraï » au Japon de plus de 80 milliards de yens. Ces opérations ont bénéficié de notations favorables d’agences asiatiques et d’un fort appétit des investisseurs.
Pour certains observateurs, cette confiance reflète une approche différente de l’évaluation du risque, plus attentive au rôle stratégique d’Afreximbank dans le financement du commerce africain et moins rigide sur la question du risque souverain.
« Les agences asiatiques regardent davantage la mission, le soutien implicite des États actionnaires et le rôle géopolitique de la banque », estime un banquier basé à Hong Kong.
Une dépendance occidentale difficile à contourner
Cette divergence de perception ne suffit toutefois pas à dissiper les incertitudes. En dépit de ses succès asiatiques, Afreximbank demeure structurellement dépendante des marchés occidentaux, qui restent essentiels à sa stratégie de croissance et à son accès à des volumes de capitaux à long terme.
Sous la direction de son nouveau président, George Elombi, l’institution affiche une ambition élevée : porter son bilan à près de 250 milliards de dollars d’ici une décennie. Un objectif qui rend difficilement contournable le jugement des grandes agences de notation internationales.
« On ne peut pas bâtir une banque de cette taille en se passant durablement des marchés occidentaux », résume un ancien cadre d’une banque multilatérale. « La question n’est pas de choisir entre l’Asie et l’Occident, mais de convaincre les deux. »
Un cas emblématique des fractures financières mondiales
Au-delà d’Afreximbank, le dossier ghanéen illustre une fracture persistante dans l’architecture financière mondiale. D’un côté, des agences occidentales attachées à une lecture orthodoxe du risque et de la discipline budgétaire. De l’autre, des marchés asiatiques plus enclins à intégrer des considérations stratégiques et de développement.
La fin du différend avec le Ghana clarifie un dossier sensible, mais elle n’en ferme pas le débat. Elle ouvre au contraire une phase d’examen critique où chaque décision, chaque notation et chaque levée de fonds pèsera lourd.
Pour Afreximbank, l’enjeu est clair : transformer une sortie de crise en démonstration de solidité, et prouver que sa vocation panafricaine peut s’inscrire durablement dans les standards d’une finance mondiale encore profondément divisée.


