Par-delà les chiffres et les promesses technologiques, le dossier des cartes d’identité biométriques en République démocratique du Congo s’impose une fois de plus comme un révélateur brutal des failles structurelles de la gouvernance publique. Près de quarante ans après la disparition effective d’un système national d’identification fiable, le pays se retrouve à la croisée des chemins entre nécessité impérieuse de modernisation et soupçons persistants d’opacité.L’attribution envisagée à Margins Group, entreprise ghanéenne basée à Accra, d’un contrat estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, ravive des inquiétudes profondes. Le soutien dont bénéficierait le projet dans l’entourage immédiat du président Félix Tshisekedi interroge : s’agit-il d’un choix stratégique assumé ou d’un passage en force masqué derrière l’urgence institutionnelle ?

Une urgence nationale instrumentalisée ?
Il serait malhonnête de nier l’urgence. L’absence de cartes d’identité nationales fragilise l’État congolais dans ses fonctions les plus élémentaires : identification des citoyens, organisation des scrutins, sécurisation des frontières, lutte contre la fraude. Dans un pays-continent, où les défis sécuritaires et administratifs sont immenses, doter la population d’un système biométrique moderne relève d’une priorité absolue.
Mais cette urgence peut-elle justifier l’absence d’un appel d’offres transparent ? L’histoire récente incite à la prudence. En août 2024, le contrat attribué à Afritech société liée à l’homme d’affaires Samba Bathily et au groupe français Idemia avait été annulé sous la pression des critiques. On dénonçait déjà une procédure opaque, sans mise en concurrence, dans un secteur pourtant hautement stratégique.
Le spectre d’une souveraineté sous-traitée
Au cœur des inquiétudes actuelles, une question domine : qui contrôlera les données ? Le modèle proposé par Margins Group, fondé sur un partenariat public-privé, prévoit que l’État congolais assume l’essentiel des coûts, tandis que l’entreprise se rémunérerait notamment via la valorisation des données biométriques.
Une telle architecture soulève des enjeux vertigineux. Dans un monde où la donnée est devenue une ressource stratégique, confier même partiellement l’exploitation de l’identité biométrique de millions de citoyens à un acteur privé étranger pose un problème de souveraineté évident. Plus encore, l’évocation d’une utilisation à des fins électorales ajoute une dimension politique explosive dans un pays où la confiance dans les processus électoraux reste fragile.
Transparence en question, confiance en péril
L’absence d’appel d’offres formel, malgré l’avancement des discussions, expose potentiellement l’État à des violations des règles de passation des marchés publics. Mais au-delà du droit, c’est la question de la confiance qui est en jeu.
Chaque contrat opaque, chaque procédure contournée alimente un peu plus la défiance des citoyens envers leurs institutions. Et dans le cas précis des cartes d’identité, cette défiance pourrait avoir des conséquences durables : comment adhérer à un système censé garantir l’identité nationale si sa mise en place est elle-même entachée de soupçons ?
Un passif qui pèse lourd
Les antécédents de Margins Group au Ghana n’aident guère à dissiper les doutes. Le projet Ghana Card, souvent critiqué pour son coût élevé, a laissé des traces dans l’opinion publique. Même si l’entreprise rejette toute accusation de surfacturation, ces controverses alimentent les inquiétudes en RDC.
Dans un contexte déjà marqué par l’affaire Afritech, le choix d’un partenaire controversé sans processus compétitif clair apparaît, au mieux, comme une imprudence, au pire, comme un signal inquiétant.
Un test pour le pouvoir en place
Ce dossier dépasse largement la question technique des cartes biométriques. Il constitue un test politique majeur pour le pouvoir de Félix Tshisekedi. À l’heure où la gouvernance et la lutte contre la corruption sont régulièrement mises en avant dans les discours officiels, la gestion de ce projet sera scrutée avec attention.
Faire le choix de la transparence lancer un appel d’offres international, publier les termes du contrat, garantir un contrôle public des données permettrait de restaurer une partie de la confiance perdue. À l’inverse, persister dans une logique opaque risquerait d’ancrer davantage l’idée d’une continuité des pratiques contestées.
Entre nécessité et dérive
La RDC ne peut plus se permettre d’attendre. Mais elle ne peut pas non plus se permettre de mal faire. Entre la nécessité d’équiper enfin ses citoyens d’une identité légale et le risque de brader une part de sa souveraineté, le pays joue une carte décisive.
Dans ce dossier explosif, une chose est certaine : ce ne sont pas seulement des cartes d’identité qui sont en jeu, mais la crédibilité même de l’État
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