Il y a des idées reçues qui ont la vie dure. Celle du « risque africain » en fait partie. Elle structure encore une grande partie des décisions d’investissement, des primes exigées par les marchés et des arbitrages des grands fonds internationaux. Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire.Avec un taux de perte sur investissement de seulement 1,7 %, contre 13 % en Amérique latine, l’Afrique apparaît aujourd’hui comme un terrain moins risqué qu’on ne le prétend. Dans le même temps, la Bourse régionale des valeurs mobilières affichait une performance de +25 % en 2025. Deux indicateurs qui, à eux seuls, suffisent à interroger la pertinence des perceptions dominantes.
Le poids des perceptions face à la réalité des chiffres
Pourquoi, malgré ces données, le capital continue-t-il de se détourner du continent ou d’y exiger des rendements disproportionnés ? La réponse tient en un mot : perception.Le risque africain est moins une réalité statistique qu’une construction mentale. Il agrège des facteurs hétérogènes instabilité politique, volatilité des monnaies, gouvernance pour produire une image globale souvent exagérée. Cette perception, une fois installée, devient auto-entretenue : elle renchérit le coût du capital, limite les investissements et freine le développement des marchés locaux.En d’autres termes, ce ne sont pas toujours les fondamentaux qui posent problème, mais la manière dont ils sont perçus.

Le défi colossal des infrastructures
Cette distorsion a un coût. Il est estimé entre 100 et 220 milliards de dollars par an : c’est le déficit de financement des infrastructures en Afrique. Routes, énergie, ports, télécommunications autant de secteurs où les besoins sont immenses et les retards accumulés.Face à cet enjeu, la Banque africaine de développement avance une ambition à la hauteur du défi : mobiliser jusqu’à 4 000 milliards de dollars d’épargne locale. Une stratégie qui marque un tournant. Car elle repose sur une idée simple mais puissante : le financement du développement africain doit d’abord venir des Africains eux-mêmes.
La diaspora, acteur clé d’une nouvelle finance
Dans cette équation, la diaspora occupe une place centrale. Les transferts de fonds qu’elle envoie chaque année dépassent, dans de nombreux pays, les investissements directs étrangers. En Côte d’Ivoire, ils ont atteint 1,04 milliard de dollars en 2024.Mais au-delà de leur volume, ces flux représentent une opportunité stratégique. Transformés en instruments d’investissement obligations diaspora, fonds dédiés, produits d’épargne structurés ils pourraient devenir un levier majeur de financement des infrastructures.Le défi est donc de passer d’une logique de transferts à une logique d’investissement. Autrement dit, de convertir une solidarité familiale en puissance économique.
Ne pas remplacer une dépendance par une autre
Cette dynamique ne va toutefois pas sans risques. Comme l’a rappelé Cyril Ramaphosa, il ne s’agit pas de « remplacer une dépendance par une autre ».L’histoire économique du continent est marquée par des cycles de dépendance : aide internationale, dette extérieure, investissements extractifs. Le danger serait de reproduire ces schémas sous une nouvelle forme, en substituant simplement de nouveaux partenaires aux anciens.L’enjeu est donc de construire des partenariats différents. Des partenariats fondés sur le transfert de compétences, le développement des capacités locales et une véritable co-création de valeur.
Repenser la notion de risque
Au fond, ce débat invite à redéfinir ce que l’on entend par « risque ». Est-ce le risque de perte financière, objectivement mesurable ? Ou le risque perçu, souvent amplifié par des biais historiques et médiatiques ?Car en continuant de surévaluer le risque africain, les investisseurs prennent en réalité un autre risque : celui de manquer des opportunités. Dans un monde en quête de croissance, de diversification et de rendement, l’Afrique apparaît de plus en plus comme une frontière économique majeure.
Une bataille de récits autant que de capitaux
Le développement du continent ne dépendra pas uniquement des flux financiers. Il dépendra aussi de la capacité à changer le récit. À remplacer une vision défensive par une approche stratégique. À passer d’un continent perçu comme risqué à un continent reconnu pour son potentiel.Cela suppose des efforts des deux côtés. Aux États africains de renforcer la gouvernance, la transparence et la stabilité. Aux investisseurs de reconsidérer leurs grilles d’analyse à la lumière des données réelles.
Investir autrement, investir enfin
L’Afrique n’est pas un pari aveugle. C’est un marché en construction, avec ses défis, mais aussi ses dynamiques propres. Les chiffres sont là. Les opportunités aussi.Reste à aligner les perceptions sur les réalités.Car au final, le véritable risque n’est peut-être pas d’investir en Afrique. C’est de continuer à ne pas le faire.
Rédaction


