Par-delà les armes, les fermetures de banques et l’insécurité chronique, l’argent, lui, continue de circuler. Et même de s’accumuler.
À fin décembre 2025, l’encours global des dépôts bancaires en République démocratique du Congo a atteint 16 241,1 milliards de dollars, en hausse de 3,4 % sur un mois et de 10,2 % sur un an, selon les dernières données de la Banque Centrale du Congo (BCC).
Un chiffre qui, dans un pays où une partie du territoire échappe au contrôle de l’État et où des villes stratégiques comme Goma et Bukavu sont paralysées par l’insécurité, relève presque du paradoxe économique.
Car cette progression se produit dans un contexte de fermeture de guichets bancaires, d’interruptions logistiques, de déplacements massifs de populations et de désorganisation du tissu productif dans l’Est du pays sous occupation de l’AFC-M23. En théorie, tout cela devrait faire fuir l’épargne. En pratique, elle s’est réfugiée… dans les banques.
Une confiance paradoxale dans le système bancaire
La hausse des dépôts est tirée presque exclusivement par les ménages et les entreprises privées, qui concentrent respectivement 35,8 % et 31,8 % de l’épargne bancaire. Autrement dit, ce ne sont pas les grandes administrations publiques ni les entreprises d’État qui alimentent les banques, mais bien l’économie réelle, celle du commerce, de l’extraction minière et des activités privées.
Dans un pays marqué par la mémoire de crises bancaires, d’hyperinflation et de faillites institutionnelles, ce comportement est révélateur :
Les Congolais préfèrent aujourd’hui garder leur argent dans les banques plutôt que sous le matelas ou dans l’informel.
Cela traduit une amélioration relative de la crédibilité du système bancaire, mais aussi un réflexe de protection :
dans un environnement instable, le compte bancaire devient un coffre-fort, plus sûr que l’argent liquide.
La dollarisation, toujours aussi écrasante
Mais cette confiance a une limite très claire : la monnaie nationale n’en est pas le principal bénéficiaire.
Les dépôts en devises étrangères représentent 87,2 % du total, contre seulement 12,82 % pour la monnaie nationale, certes en légère progression mais encore marginale.
Cette structure profondément dollarisée révèle une vérité brute :
Les Congolais font confiance aux banques, mais pas au franc congolais.
La progression de la part des dépôts en monnaie nationale (+0,4 point) est encourageante, mais elle reste symbolique face à l’hégémonie du dollar.
Le système bancaire fonctionne donc comme un réservoir de devises, et non comme un moteur de souveraineté monétaire.
Kinshasa, cœur financier d’un pays fragmenté
La géographie des dépôts raconte une autre histoire, celle d’un pays économiquement hypercentralisé :
• Kinshasa : 65,2 %
• Haut-Katanga : 22,9 %
• Lualaba : 4,0 %
• Nord-Kivu : 2,7 %
À elles seules, Kinshasa et les provinces minières du sud concentrent près de 92 % de l’épargne bancaire nationale.
Pendant que l’Est du pays s’enfonce dans l’insécurité, le sud minier et la capitale absorbent la richesse. Le système bancaire devient ainsi le miroir d’un pays à deux vitesses :
• un pôle stable, connecté aux flux miniers et commerciaux ;
• un pôle instable, où l’argent circule en dehors des banques, voire en dehors de l’économie formelle.
L’argent du commerce et des mines, pas de l’État
Sur le plan sectoriel, la domination est claire :
• Autres secteurs privés : 39,2 %
• Commerce : 21,7 %
• Industrie extractive : 14,5 %
Ce sont donc les marchés, les importateurs, les exportateurs et les mines qui font vivre les banques.
L’État, lui, reste un acteur secondaire de l’épargne bancaire ce qui souligne sa faible capacité de mobilisation financière.
Autrement dit, le système bancaire congolais est davantage branché sur l’économie privée que sur la puissance publique.
Une économie qui encaisse le choc… mais à quel prix ?
La hausse des dépôts bancaires n’est pas synonyme de prospérité généralisée. Elle reflète surtout :
• la concentration de la richesse,
• la peur de l’instabilité,
• la recherche de protection financière.
Dans un pays où les armes parlent plus fort que les institutions dans certaines régions, l’argent, lui, se replie dans les zones perçues comme sûres et dans les devises fortes.
La RDC n’est donc pas en train de s’appauvrir financièrement.
Elle est en train de se replier, se fragmenter et se dollariser davantage.
Et tant que la guerre dictera la géographie de la confiance, les banques continueront de grossir… mais l’économie nationale, elle, restera profondément déséquilibrée.
Rédaction


