Les 15,7 milliards de dollars de dépôts bancaires enregistrés à fin novembre 2025 ne sont pas qu’un chiffre. Ils racontent une histoire. Celle d’une économie congolaise qui, malgré ses fragilités, continue de faire confiance à son système bancaire mais pas à sa monnaie.
Dans les coffres des banques, près de 88 % de l’épargne est désormais libellée en devises, principalement en dollars américains. Le franc congolais, lui, ne représente plus que 12,4 % des dépôts. C’est là que se situe le cœur du paradoxe : le système bancaire se renforce, mais la souveraineté monétaire s’affaiblit.
Une stabilité financière sous perfusion du dollar
Pour la Banque centrale du Congo, cette situation est à la fois une réussite et un échec relatif. Une réussite, parce que la croissance des dépôts (+6,6 % en un an) traduit une confiance accrue dans les banques. Les ménages et les entreprises ne thésaurisent plus massivement hors du système : ils déposent, sécurisent et utilisent les circuits formels.
Mais c’est aussi un aveu de prudence, voire de méfiance, envers la monnaie nationale. En préférant massivement le dollar, les agents économiques disent une chose simple : ils veulent protéger leur pouvoir d’achat et leur patrimoine contre le risque de dépréciation du CDF.
La BCC face au piège de la dollarisation
C’est ici que la politique monétaire entre en scène. Dans un pays faiblement dollarisé, une banque centrale agit principalement par ses taux directeurs, ses opérations de refinancement et la gestion de la liquidité en monnaie locale. En RDC, ce mécanisme est profondément biaisé.
Quand près de neuf dollars sur dix dans le système bancaire ne sont pas en franc congolais, la BCC peut difficilement influencer le coût du crédit, la masse monétaire ou l’investissement productif via ses instruments classiques. La transmission de la politique monétaire est partielle, fragmentée, souvent inefficace.
Autrement dit, la BCC peut stabiliser le CDF, mais elle ne peut pas, à elle seule, forcer l’économie à l’utiliser.
Une politique de stabilisation avant tout
Depuis plusieurs années, la BCC a fait un choix clair : la priorité à la stabilité macroéconomique. Cela passe par la lutte contre l’inflation, la discipline monétaire et la gestion prudente des réserves de change. Cette stratégie a permis d’éviter les dérapages monétaires qui ont marqué le passé congolais.
Les chiffres de 2025 montrent que cette ligne tient : les dépôts augmentent, les banques restent solvables, et le crédit progresse sur un an (+17,3 %), même s’il marque un léger repli mensuel. Le système financier n’est pas en crise.
Mais la stabilité ne suffit pas à elle seule à « dédollariser » une économie.
Crédit en dollars, croissance sous contrainte
La structure du crédit révèle un autre déséquilibre. Les financements vont prioritairement vers l’industrie extractive et les services. Or, ces secteurs opèrent naturellement en devises, car leurs recettes sont libellées en dollars.
Résultat : les banques prêtent en dollars parce que les clients gagnent des dollars. Et les clients continuent d’éviter le CDF parce qu’ils ne veulent pas prendre le risque de change. Un cercle parfaitement rationnel… mais économiquement coûteux.
Cela limite le développement d’un véritable marché du crédit en monnaie nationale, indispensable pour financer l’agriculture, les PME, le logement et l’industrie locale.
Ce que la politique monétaire peut et ne peut pas faire
La BCC peut continuer à stabiliser le cadre macroéconomique. Elle peut renforcer la supervision bancaire, encourager l’utilisation du CDF dans certaines transactions, et améliorer la gestion de la liquidité. Mais elle ne peut pas, seule, créer la confiance dans la monnaie nationale.
Cette confiance dépend aussi :
• de la discipline budgétaire de l’État,
• de la stabilité politique,
• de la crédibilité des institutions,
• et de la capacité de l’économie à produire localement.
Sans cela, la dollarisation restera une assurance privée contre l’incertitude publique.
Un système bancaire solide, une souveraineté monétaire fragile
Les 15,7 milliards de dollars de dépôts sont une bonne nouvelle. Ils montrent que l’épargne existe, que la bancarisation progresse, et que le système tient. Mais leur composition est un avertissement : la RDC finance sa croissance avec une monnaie qui n’est pas la sienne.
La politique monétaire de la BCC maintient la stabilité. La grande bataille, désormais, est celle de la crédibilité du franc congolais. Et cette bataille dépasse la Banque centrale : elle engage tout l’État, toute l’économie, et toute la gouvernance du pays.
Car au bout du compte, une nation qui n’épargne pas dans sa propre monnaie est une nation qui n’a pas encore pleinement conquis sa souveraineté économique.
Rédaction


