Sur le fleuve Congo, entre Brazzaville et Kinshasa, un commerce discret mais extrêmement lucratif se déroule presque quotidiennement. Des barges chargées de ciment gris remontent ou descendent le fleuve, officiellement avec de petites cargaisons. Mais selon plusieurs acteurs du secteur et des documents douaniers consultés, la réalité serait tout autre : derrière ces convois fluviaux se cacherait un vaste système de fraude douanière impliquant transporteurs, importateurs et certains services de l’État.
Chaque jour, deux à trois barges chargées de sacs de ciment entreraient ainsi dans la capitale congolaise en provenance de la rive opposée ou de provinces fluviales. Officiellement, les manifestes de cargaison déclarent quelques dizaines de tonnes. Officieusement, les volumes transportés seraient dix fois supérieurs.
Une fraude massive sur les quantités
Le cœur du système repose sur une manipulation simple : la sous-déclaration des cargaisons.
Selon les documents analysés, certaines barges dont la capacité minimale est d’environ 300 tonnes soit environ 6 000 sacs de ciment sont déclarées à la douane pour seulement 25 tonnes, soit 500 sacs.
L’écart est colossal.
Dans un cas précis, une cargaison d’une valeur estimée à 45 000 dollars pour environ 300 tonnes de ciment aurait été déclarée pour 1 650 dollars seulement, sur la base d’un prix unitaire de 3,3 dollars pour 500 sacs. La taxation appliquée aurait été de 2 334 000 francs congolais, soit environ 1 060 dollars.
Autrement dit, moins de 2,5 % de la valeur réelle de la marchandise.
Pour les spécialistes du commerce extérieur, un tel niveau d’imposition ne correspond à aucun régime douanier normal, ce qui laisse supposer soit une fausse déclaration volontaire, soit une complicité administrative.
Les regards se tournent notamment vers les services de la chaîne douanière opérant à Kinshasa, notamment la Direction Générale des Douanes et Accises (DGDA), mais aussi d’autres services présents dans les ports fluviaux.
Un réseau impliquant plusieurs maillons
L’organisation de cette fraude reposerait sur plusieurs acteurs :
• des importateurs et négociants, parfois enregistrés sous des sociétés commerciales locales ;
• des transporteurs fluviaux opérant entre Brazzaville et Kinshasa ;
• des déclarants en douane chargés d’établir les manifestes ;
• et certains agents publics impliqués dans la validation des déclarations.
Plusieurs documents évoquent notamment une cargaison attribuée à Mme Béatrice des établissements MB, qui aurait bénéficié d’une taxation extrêmement faible par rapport à la valeur réelle du produit importé.
Pour de nombreux observateurs, une fraude d’une telle ampleur ne peut fonctionner sans complicités multiples au sein de l’administration.
Des dérogations controversées
Cette situation s’inscrit également dans un contexte plus large de dérogations d’importation accordées par le pouvoir public.
Dans le passé, des autorisations exceptionnelles avaient été délivrées pour importer du ciment, du fer à béton ou du carburant vers certaines provinces enclavées notamment l’Équateur, la Tshopo, l’Ituri, le Haut-Uélé et le Bas-Uélé afin de faciliter la construction d’infrastructures publiques.
Ces mesures avaient été prises sous le mandat de l’ancien ministre du Commerce extérieur Jean‑Lucien Busa.
Officiellement, ces dérogations visaient à répondre à des pénuries locales. Mais plusieurs acteurs du secteur affirment que les volumes autorisés ont largement dépassé les besoins réels, et que les produits importés ont finalement été revendus sur les marchés urbains, notamment à Kinshasa, à des prix élevés.
Aujourd’hui, certains observateurs s’étonnent que ces pratiques semblent se poursuivre sous l’actuel ministre du Commerce extérieur Julien Paluku Kahongya.
Une concurrence déloyale pour l’industrie congolaise
Cette situation fragilise profondément les producteurs locaux.
Dans la partie ouest de la République démocratique du Congo, la capacité de production de ciment est estimée à 3,5 millions de tonnes par an, pour une consommation d’environ 2,2 millions de tonnes.
Autrement dit, la production nationale couvre largement les besoins du marché.
Les cimenteries installées dans des provinces comme :
• le Kongo Central
• le Haut-Katanga
• le Lualaba
• le Tanganyika
affirment payer chaque année plus de 100 millions de dollars de taxes et impôts au Trésor public.
Mais ces entreprises doivent aussi faire face à une concurrence régionale agressive. Certaines multinationales ont préféré installer leurs usines dans les pays voisins, où la fiscalité est plus faible, avant d’exporter leurs produits vers la RDC.
C’est notamment le cas du groupe du milliardaire nigérian Aliko Dangote, à travers son entreprise Dangote Cement.
Selon plusieurs sources industrielles, le groupe aurait privilégié l’installation de cimenteries dans les pays frontaliers notamment au Congo-Brazzaville, en Angola et en Zambie afin d’approvisionner indirectement le marché congolais.
Dumping et pertes fiscales
Lorsque ces importations sont accompagnées d’exonérations ou de sous-déclarations douanières, la situation devient encore plus problématique.
Les producteurs locaux dénoncent alors une forme de dumping commercial : des produits fabriqués à l’étranger entrent sur le marché congolais sans supporter les mêmes charges fiscales et réglementaires.
Conséquences :
• perte de compétitivité pour les entreprises locales
• réduction des recettes fiscales pour l’État
• ralentissement des investissements industriels
• risque de fermeture d’usines et de pertes d’emplois
Des institutions silencieuses
Plusieurs questions restent aujourd’hui sans réponse.
Comment les services chargés du contrôle notamment la Direction Générale des Douanes et Accises, la Direction Générale de Migration ou encore l’Office Congolais de Contrôle peuvent-ils valider des manifestes indiquant 25 tonnes pour des barges capables de transporter plus de 300 tonnes ?
Pourquoi des dérogations d’importation continuent-elles d’être accordées alors que la réglementation commerciale prévoit des mécanismes de protection du marché local ?
Et surtout, pourquoi les entreprises congolaises continuent-elles de supporter une pression fiscale élevée alors que leurs concurrentes étrangères bénéficient de circuits d’importation beaucoup plus avantageux ?
Un test pour la lutte contre la fraude
Cette affaire intervient alors que le président Félix Tshisekedi vient de promulguer une loi créant un Tribunal pénal économique et financier, une juridiction spécialisée destinée à lutter contre les crimes économiques.
Si ce tribunal fonctionne effectivement comme annoncé, les réseaux de fraude douanière pourraient devenir l’un de ses premiers champs d’action.
Car derrière les barges qui traversent discrètement le fleuve Congo, ce n’est pas seulement une affaire de ciment qui se joue.
C’est aussi une question centrale pour l’économie congolaise : la capacité de l’État à protéger son industrie, ses recettes fiscales et l’équité économique.
Et pour de nombreux industriels, l’enjeu est désormais clair : mettre fin à l’économie parallèle qui prospère au cœur même du système douanier.
Rédaction


