La remise des codes sources du logiciel LOGIRAD à la Direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participations (DGRAD) peut sembler, à première vue, un événement technique. En réalité, il s’agit d’un acte politique et stratégique majeur dans la longue bataille de l’État congolais pour reprendre le contrôle de ses recettes.
Dans un pays où les recettes non fiscales ont longtemps été synonymes d’opacité, de fuite et de négociations informelles, le contrôle du système informatique qui les collecte est un enjeu de souveraineté. Tant que l’État ne détient pas les clés du code, il ne détient pas vraiment les clés de la caisse.
La technologie comme champ de bataille
LOGIRAD n’est pas un simple logiciel. C’est une architecture de pouvoir. Il structure la manière dont les droits, taxes et redevances sont identifiés, liquidés, encaissés et tracés. Pendant des années, la faiblesse de l’administration congolaise n’a pas seulement été budgétaire ; elle a été informationnelle. Ce que l’on ne mesure pas, on ne le contrôle pas. Ce que l’on ne trace pas, on le perd.
En remettant les codes sources à la DGRAD, le projet financé par l’AFD et encadré par le COREF et le CTR franchit une ligne rouge essentielle : l’État n’est plus un simple utilisateur d’un outil conçu ailleurs, il en devient le propriétaire technique. Il peut corriger, adapter, sécuriser et faire évoluer le système selon ses priorités, et non selon celles d’un prestataire.
C’est la différence entre louer une maison et en posséder les plans.
Un changement de paradigme dans la réforme
La plupart des réformes publiques en RDC ont échoué pour une raison simple : elles ont été dépendantes de l’extérieur. Dépendantes de consultants, de bailleurs, de systèmes fermés. LOGIRAD, pour la première fois, inverse partiellement cette logique. L’administration récupère la maîtrise de son outil central de collecte.
Cela n’élimine pas le risque corruption, pressions politiques, sabotage interne mais cela réduit la vulnérabilité structurelle du système. Une fraude qui laisse des traces dans un logiciel contrôlé par l’État est plus facile à détecter qu’une fraude noyée dans des registres manuels et des bases de données opaques.
Les 13 modules déjà opérationnels et le déploiement national montrent que le projet est sorti de la phase pilote. Il est désormais au cœur du réacteur fiscal non budgétaire du pays.
La vraie bataille commence maintenant
Mais l’illusion serait de croire que la remise des codes sources suffit. La vraie question est : la DGRAD aura-t-elle la capacité institutionnelle de protéger, maintenir et faire évoluer cet outil ?
La technologie n’est jamais neutre. Elle peut être capturée, contournée ou neutralisée si les intérêts qu’elle menace sont puissants. Or LOGIRAD menace directement un écosystème informel bâti depuis des décennies sur les fuites de recettes, les arrangements et la dilution des responsabilités.
Si LOGIRAD fonctionne réellement comme prévu, il va :
• réduire l’espace de la fraude,
• exposer les sous-déclarations,
• et rendre visibles des flux qui étaient invisibles.
Cela créera inévitablement des résistances.
Un test pour l’État réformateur
Dans la vision du président Félix Tshisekedi, la modernisation de l’administration est un pilier de la refondation de l’État. LOGIRAD est l’un des rares outils concrets capables de transformer cette vision en résultats budgétaires mesurables.
Mais il y a un enjeu plus large encore : la crédibilité de l’État congolais. Un pays qui ne maîtrise pas ses propres systèmes de collecte est un pays qui négocie mal avec les investisseurs, dépend trop des bailleurs et se prive de ses propres ressources.
En récupérant les codes sources de LOGIRAD, la RDC ne récupère pas seulement un logiciel. Elle récupère une part de son pouvoir fiscal.
Reste à savoir si elle saura le défendre.
Rédaction


