mardi, juin 9, 2026

Le pari d’Elumelu : quand la zone CFA sauve le géant nigérian UBA

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Parfois, les grandes vérités économiques n’émergent pas dans les conférences internationales, ni dans les déclarations des banques centrales, mais dans les bilans comptables. L’exercice 2025 de United Bank for Africa en est une démonstration presque brutale. Derrière la communication institutionnelle soigneusement calibrée, derrière les discours sur la résilience, la transformation digitale ou la croissance inclusive, une réalité beaucoup plus profonde s’est imposée : le premier véritable rempart contre la vulnérabilité des économies africaines n’est pas toujours politique, il est parfois monétaire. Et cette année, ce rempart s’est appelé… zone franc CFA.

Les chiffres sont implacables. Au Nigeria, cœur historique du groupe bancaire piloté par Tony Elumelu, le résultat avant impôt de la maison-mère s’est quasiment effondré, passant de 487 milliards à seulement 50 milliards de nairas. Une chute vertigineuse de près de 90 %, qui aurait pu précipiter l’établissement dans une crise existentielle.
Ce n’est pas un accident comptable. C’est la conséquence d’un triple choc systémique.

D’abord, la Banque centrale du Nigeria a mis fin à plusieurs années de tolérance prudentielle, obligeant les grandes banques à reconnaître enfin une partie de leurs créances douteuses. Pour UBA, cela s’est traduit par 331 milliards de nairas de provisions exceptionnelles — un rappel brutal que la stabilité bancaire ne peut pas reposer éternellement sur des artifices réglementaires.

Ensuite, les gains de change qui avaient artificiellement gonflé les profits en 2024 se sont évaporés. La spectaculaire dévaluation du naira, qui avait créé des profits comptables massifs sur les positions en devises, n’a pas été reproduite en 2025. Le levier monétaire s’est retourné.
Enfin, la recapitalisation imposée pour préserver la licence bancaire internationale du groupe a coûté cher : 395 milliards de nairas levés auprès des actionnaires, au prix d’une dilution et d’une pression accrue sur la rentabilité. UBA a survécu, mais sa base nigériane a vacillé.

Et pourtant, le groupe n’a pas sombré.

Pourquoi ?

Parce que pendant que le Nigeria traversait sa zone de turbulence, les filiales africaines particulièrement celles opérant dans l’espace UEMOA et CEMAC ont produit ce que les marchés valorisent plus que tout : de la prévisibilité.

Du Bénin au Sénégal, en passant par la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Burkina Faso, les filiales de la zone CFA ont enregistré une progression de plus de 53 % de leurs bénéfices. Au total, les opérations hors Nigeria ont généré l’essentiel de la rentabilité du groupe, avec environ 426 millions d’euros de contribution. Plus significatif encore : pour la première fois dans l’histoire de la banque, les actifs internationaux représentent désormais plus de la moitié du bilan consolidé.

Ce basculement est historique.

Depuis des décennies, une partie du débat intellectuel africain considère le franc CFA essentiellement sous l’angle politique : héritage colonial, souveraineté monétaire, dépendance stratégique. Ces critiques ne sont ni nouvelles ni dénuées de fondement. Mais la performance de UBA en 2025 impose une autre lecture, plus froide, plus financière.
Dans un environnement continental marqué par la volatilité des devises, l’inflation importée, l’explosion des coûts de refinancement et les crises budgétaires, la parité fixe du CFA avec l’euro agit comme un stabilisateur.

Pour une banque panafricaine, cette stabilité n’est pas une abstraction académique. Elle se traduit en coûts de couverture plus faibles, en meilleure visibilité sur les bilans, en allocation de capital plus efficace et en réduction du risque de conversion.
Autrement dit : pendant que le naira devenait une source d’instabilité, le CFA devenait une source de profit.

Ce n’est pas seulement une victoire de la diversification géographique. C’est la validation d’une architecture financière pensée sur le long terme.
Tony Elumelu avait souvent défendu sa vision de “l’Africapitalisme” cette idée selon laquelle le secteur privé africain doit devenir l’instrument principal du développement économique du continent. Beaucoup y voyaient un slogan, certains une doctrine, d’autres une posture médiatique.

L’année 2025 lui offre une forme de revanche.

Car ce que démontre UBA, ce n’est pas seulement qu’une banque peut survivre à une crise nationale. C’est qu’un groupe véritablement panafricain peut transformer les fragilités d’un marché domestique en opportunité continentale.

Le message envoyé à l’industrie bancaire africaine est clair : la taille seule ne protège plus. La diversification seule non plus. Ce qui protège désormais, c’est la capacité à répartir intelligemment son exposition entre zones de croissance et zones de stabilité.
En ce sens, UBA n’a pas simplement traversé une tempête.Et dans ce futur, le centre de gravité financier du continent ne sera plus forcément là où les marchés sont les plus grands…mais là où ils sont les plus prévisibles.

Rédaction

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